Justice en exil : L’histoire croisée d’Abdennacer Naït-Liman et d’Abdallah Kallel
Les trajectoires d’Abdennacer Naït-Liman, réfugié politique tunisien, et d’Abdallah Kallel, ancien ministre influent du régime de Ben Ali, se sont croisées sur une scène inattendue : Genève. Cette ville, symbole de paix et de justice, est devenue en 2001 le théâtre d’une bataille juridique emblématique, révélant les crimes d’un système autoritaire et mettant en lumière la lutte acharnée d’un homme pour la justice.
Abdallah Kallel : Un homme de pouvoir au cœur du régime Ben Ali
Né en 1943 à Sfax, Abdallah Kallel a gravi les échelons pour devenir l’un des piliers du régime tunisien sous Bourguiba, puis sous Ben Ali. Occupant des postes stratégiques, dont celui de ministre de l’Intérieur (1991-1995), il a été un acteur clé dans l’instauration d’un système répressif visant à écraser toute forme de dissidence.
Le ministère de l’Intérieur, sous sa direction, est devenu synonyme de torture, d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées. Selon plusieurs témoignages, les pratiques mises en place sous Kallel étaient non seule
ment tolérées, mais orchestrées à un niveau institutionnel. La torture, sous toutes ses formes, était utilisée pour terroriser les opposants politiques et extorquer des confessions souvent infondées.
Abdallah Kallel, surnommé « le maître des geôles de la répression », était perçu comme intouchable grâce à sa position au sein du régime. Cependant, les événements de 2001 allaient bousculer cette impunité.
Le face-à-face à Genève : Quand un réfugié défie un ministre
En février 2001, Abdallah Kallel se rend à Genève pour des raisons médicales. Il pensait sans doute que son passé ne le suivrait pas jusque sur le sol suisse.

Mais Abdennacer Naït-Liman, réfugié politique ayant fui la Tunisie après des tortures subies en 1992, voit là une opportunité unique. Soutenu par des organisations internationales et des avocats spécialisés, il dépose une plainte pour torture contre Kallel, invoquant la compétence universelle des juridictions suisses.
Cette démarche, audacieuse, s’appuyait sur des conventions internationales, notamment la Convention contre la torture des Nations Unies, ratifiée par la Suisse. En vertu de cette convention, tout État signataire a l’obligation de poursuivre ou d’extrader les individus accusés de torture.
Mais alors que la plainte suscite un vif intérêt auprès des médias et des ONG, Abdallah Kallel quitte précipitamment la Suisse. Ce départ précipité est interprété comme une fuite face à la justice, renforçant les accusations portées contre lui.
L’échec de la compétence universelle : Un revers pour la justice
Malgré le départ de Kallel, Abdennacer Naït-Liman persévère. En 2005, il dépose une action civile auprès des tribunaux genevois, demandant des réparations symboliques pour le préjudice subi. Cependant, les tribunaux suisses rejettent la plainte, arguant que la compétence universelle en matière civile n’est pas prévue dans leur cadre juridique.
Ce jugement est confirmé par la Cour européenne des droits de l’Homme en 2018, qui souligne les limites des systèmes judiciaires nationaux face à des crimes transnationaux. Ce revers juridique a mis en lumière une lacune majeure : bien que la compétence universelle soit reconnue dans les affaires pénales, elle reste inapplicable dans les affaires civiles, ce qui empêche de nombreuses victimes de tortures d’obtenir réparation.
Abdallah Kallel : Une vie marquée par des accusations de crimes
Le départ de Kallel de Genève n’a pas mis fin aux accusations pesant sur lui. Après la révolution tunisienne de 2011, il a été poursuivi en Tunisie dans plusieurs affaires liées à la corruption et aux violations des droits de l’Homme. Bien qu’il ait été condamné dans certaines affaires, les victimes continuent de réclamer des procès équitables et une justice véritablement restauratrice.
Pour les Tunisiens, le nom de Kallel reste associé aux heures les plus sombres de la dictature. Les survivants des prisons et des centres de torture sous son ministère rappellent qu’il est essentiel de ne pas oublier, afin que ces crimes ne se répètent jamais.
Un symbole de résilience : L’héritage de Naït-Liman
Face aux échecs juridiques, Abdennacer Naït-Liman a choisi de transformer sa douleur en une action collective. En fondant l’Association des Victimes de la Torture et des Violences (AVTT), il a créé une plateforme où les voix des survivants peuvent être entendues et où des actions concrètes peuvent être menées pour promouvoir la justice.
Naït-Liman insiste sur un point fondamental : « Tant que les bourreaux comme Kallel ne seront pas tenus responsables, la torture continuera de hanter notre société. Il ne s’agit pas de vengeance, mais de justice et de mémoire. »
Un combat qui transcende les frontières
L’affaire Naït-Liman contre Kallel a été suivie de près par les défenseurs des droits de l’Homme à travers le monde. Elle a contribué à alimenter le débat sur la compétence universelle et les moyens de renforcer les mécanismes internationaux pour lutter contre l’impunité.
Le combat d’Abdennacer Naït-Liman est un rappel poignant que la justice est un droit, et non un privilège. Il nous incite à soutenir les victimes, à renforcer les systèmes juridiques et à exiger des comptes de ceux qui ont abusé de leur pouvoir.
Références et sources :
TRIAL International – Détention arbitraire et torture d’Abdennacer Naït-Liman en avril 1992.
Lire l’articleLe Temps – Audaces juridiques d’un réfugié décidé à faire payer ses bourreaux tunisiens.
Lire l’articleREDRESS – Abdennacer Naït-Liman v. Switzerland.
Lire l’articleCour Européenne des Droits de l’Homme – Décision dans l’affaire Naït-Liman contre la Suisse.
Lire l’articleBabnet Tunisie – Retour sur les accusations contre Abdallah Kallel.
Lire l’articleFrance 24 – Tunisie : Abdallah Kallel et les procès pour torture.
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