Paris, le 15 novembre 2025
Les organisations de défense des droits humains signataires ci-après suivent, avec une profonde inquiétude et un vif indignement, la grave détérioration que connaît la Tunisie en matière de libertés publiques et de droits humains, dans un contexte marqué par la poursuite d’une politique répressive et par l’instrumentalisation du pouvoir judiciaire pour éliminer les opposants et les voix critiques. Ce climat s’accompagne d’une montée alarmante de la violence à l’encontre des mouvements sociaux pacifiques, comme c’est le cas dans la ville de Gabès, qui fait face à une crise environnementale et sanitaire étouffante.
Le cas du militant Jawher Ben M’barek et la bataille de la grève de la faim
Nous dénonçons avec la plus grande fermeté les violences subies par le militant et opposant détenu dans le cadre de ce qui est appelé « l’affaire de complot contre la sûreté de l’État », Jawher Ben M’barek, agressé par des agents pénitentiaires et des détenus de droit commun dans sa prison, sous les yeux de l’administration pénitentiaire. Cette agression lui a causé de graves blessures physiques ainsi que des pertes de connaissance, alors qu’il entame sa troisième semaine de grève de la faim.
Nous tenons les autorités de fait pleinement responsables de cette agression et de cette violation flagrante des droits fondamentaux, qui est imprescriptible en droit international. Nous appelons les instances compétentes en matière de lutte contre la torture à intervenir de toute urgence.
Nous condamnons également la persistance de l’administration pénitentiaire à se dérober à ses responsabilités, notamment par le déni de la grève de la faim de Jawher Ben M’barek, du déclin alarmant de son état de santé et par le ciblage des avocats ayant informé l’opinion publique de la réalité de sa situation, lesquels ont été accusés de diffuser de prétendues fausses informations.
Nous exprimons notre profonde préoccupation face à son état de santé ainsi qu’à celui des autres détenus en grève de la faim, victimes de détention arbitraire et délibérément soumis à des restrictions et à des traitements cruels, inhumains et dégradants.
Dans ce contexte, nous rappelons également la dégradation sévère de l’état de santé du militant et ancien président du Parlement tunisien, Rached Ghannouchi, qui a annoncé il y a quelques jours son entrée en grève de la faim ouverte, malgré son âge avancé et les maladies dont il souffre, en solidarité avec l’opposant Jawher Ben M’barek ; plusieurs figures politiques de l’opposition ont rejoint ce mouvement de protestation.
Nous alertons les autorités de fait que l’ignorance de leurs revendications légitimes, le refus de leur garantir un procès équitable et transparent, l’accès aux soins et des conditions de détention dignes mettent leur vie en danger imminent et reflètent un mépris manifeste pour les droits humains fondamentaux et pour les conventions internationales ratifiées par la Tunisie.
Des procès fabriqués et l’absence des garanties d’un procès équitable
La Tunisie connaît une série de procès politiques montés de toutes pièces, dépourvus des garanties minimales de justice et d’impartialité. Les dossiers judiciaires sont instruits sous pression du pouvoir exécutif, selon une logique de représailles contre les voix libres. Ces procès s’accompagnent de graves violations, dont notamment :
- a. La confiscation du droit à la défense par des restrictions imposées aux avocats, parfois empêchés de consulter pleinement les dossiers ou d’assurer une communication normale avec leurs clients
- b. L’absence forcée des détenus lors des audiences et la privation de leur droit de se défendre.
- c. Le refus d’assurer la publicité des audiences, pourtant garantie juridiquement et politiquement, en contradiction directe avec le principe de transparence.
- d. La précipitation dans le prononcé des jugements sans permettre à la défense de présenter ses arguments, comme ce fut le cas dans le dossier de Maître Ahmed Souab, une scène qui a choqué l’opinion publique et les instances judiciaires indépendantes.
Des conditions carcérales inhumaines
Nous rappelons qu’à la suite du coup de force du vingt-cinq juillet deux mille vingt-et-un, les conditions dans les prisons tunisiennes se sont nettement détériorées, notamment pour les détenus politiques et les prisonniers d’opinion.
Le rapport annuel de l’Instance nationale de prévention de la torture révèle un taux de surpopulation dépassant cent soixante pour cent dans certains établissements, notamment à la prison de la Mornaguia et à celle de Borj El Amri. L’Instance souligne que cette surpopulation compromet le minimum vital d’une vie digne en détention. Des organisations nationales et internationales ont documenté des violations systématiques, parmi lesquelles :
Le placement de plusieurs détenus politiques en isolement cellulaire jusqu’à vingt-trois heures par jour, sans aucune justification judiciaire.
La privation de soins médicaux, y compris pour des détenus souffrant de maladies chroniques graves (cardiaques, diabétiques, rhumatismales, cancers), entraînant une dégradation sévère de leur état de santé.
Une alimentation insuffisante et un accès limité à l’eau potable dans plusieurs prisons.
Des restrictions arbitraires aux visites familiales et aux avocats, parfois accompagnées de la confiscation de documents de défense, en violation flagrante des garanties d’un procès équitable.
Selon un rapport de l’organisation Avocats Sans Frontières, plusieurs cas de transferts arbitraires de détenus entre différents établissements ont été enregistrés, en tant que mesure punitive ou d’isolement, une pratique considérée comme un acte de représailles visant à briser le moral des détenus.
Ces éléments dressent un tableau catastrophique des établissements pénitentiaires tunisiens, en contradiction totale avec les normes minimales pour le traitement des détenus fixées par les conventions internationales, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et les « Règles Nelson Mandela ».
Les organisations signataires alertent les autorités de fait que ces pratiques constituent une dérive extrêmement grave, en violation des articles vingt-sept et cent-huit de la Constitution tunisienne, et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Elles prouvent que l’objectif est la mise au silence des voix dissidentes, la persécution des opposants et l’intimidation de la société civile et des médias indépendants.
Aggravation de la crise environnementale à Gabès et violences contre les habitants
Persévérant dans une politique d’intimidation et d’aveuglement, le pouvoir n’a manifesté aucune considération pour la situation environnementale et sanitaire catastrophique que connaît le gouvernorat de Gabès depuis des semaines, en raison des émissions de gaz et de substances toxiques provenant du complexe chimique. Cette pollution a entraîné une dégradation de la qualité de l’air et une multiplication des malaises et difficultés respiratoires, notamment parmi les élèves et les enfants dans les établissements scolaires.
Les protestations pacifiques des habitants, qui revendiquent leur droit à un environnement sain et une vie digne, ont été réprimées par une intervention sécuritaire violente et injustifiée : dispersion forcée des manifestants, vagues d’arrestations, blessures et cas de piétinement parmi les protestataires.
La situation s’est aggravée avec des tentatives officielles de discréditer ces mobilisations, en accusant des acteurs civils et des organisations de défendre des agendas subversifs ou de comploter contre l’État, dans une tentative de criminaliser l’expression légitime et de dissimuler des défaillances environnementales structurelles.
Par conséquent, les organisations et associations signataires appellent à :
- La libération immédiate et inconditionnelle du détenu politique Jawher Ben M’barek et de l’ensemble des prisonniers d’opinion.
- L’ouverture d’une enquête indépendante sur les conditions de détention de Ben M’barek, sur l’agression qu’il a subie et sur les actes de torture perpétrés contre lui alors qu’il est en grève de la faim depuis plus de deux semaines.
- La cessation des procès politiques et l’assurance de l’indépendance de la justice, de la publicité des audiences et du respect du droit à la défense.
- La tenue pour responsables des auteurs des violences policières commises contre les manifestants pacifiques à Gabès et l’engagement de garanties pour éviter leur répétition.
- L’appel urgent aux instances nationales et internationales à intervenir pour sauver la vie des détenus, défendre le droit à la liberté, à la dignité et à un environnement sain.
Organisations signataires :
- ONG VOIX LIBRE pour les droits de l’Homme —PARIS
- Association des victimes de torture – Genève
- Organisation IFD International – Bruxelles
- Centre El-Shehab pour les droits humains – Londres
- Alkarama pour les droits humains – Genève
- Organisation SAM pour les droits et les libertés – Genève
- Organisation Al-Tadamun pour les droits humains
- Organisation Justice for Human Rights (JHR)
- Association de défense de la justice en Tunisie – Paris
- Association Karama pour la défense des libertés – France

